Logement : faut-il encadrer les loyers ?
Ce qu’on appelle la crise du logement a une nouvelle pièce au dossier : en mai 2026, l’évaluation officielle de l’encadrement des loyers, commandée par le Premier ministre, a conclu à des effets « ambivalents ». L’expérimentation, elle, expire le 23 novembre 2026, et le texte qui la pérennise attend au Sénat après son adoption par l’Assemblée. Voici ce que les évaluations établissent, ce qu’aucune ne mesure, puis les deux plaidoiries.
Publié le 5 août 2026 · Chiffres vérifiés le 5 août 2026 · Toutes les sources en bas de page
C’est quoi, l’encadrement des loyers ?
Un plafond, pas un gel. Dans les zones qui l’appliquent, un loyer de relocation ne peut pas dépasser un loyer de référence majoré, calculé par quartier et par type de logement. Le dispositif est né de la loi Élan de 2018, à titre expérimental, et s’applique aujourd’hui à Paris, en petite couronne, à Lyon, Lille, Bordeaux, Montpellier et quelques autres agglomérations volontaires, soit 71 communes [1].
Ce dispositif est expérimental, et son échéance est proche : créé par la loi Élan pour cinq ans, prolongé par la loi 3DS, il expire le 23 novembre 2026 [1]. Une proposition de loi qui le pérennise, l’ouvre à toutes les communes volontaires en zone tendue et plafonne le complément de loyer à 20 % a été adoptée par l’Assemblée nationale le 11 décembre 2025, et elle est en instance au Sénat ; sans vote de sa part, le dispositif prendra fin à cette date [1].
Il ne faut pas le confondre avec l’encadrement de l’évolution des loyers, beaucoup plus ancien et général : en cours de bail, un loyer ne peut augmenter que dans la limite d’un indice de référence. C’est une distinction qui traverse tout le débat, parce que les deux camps ne parlent pas toujours du même dispositif [1].
Combien pèse le logement dans un budget ?
Le taux d’effort est net : les aides au logement sont déduites des dépenses, et le revenu retenu est le revenu disponible hors aides au logement [4]. C’est ce qui rend le deuxième chiffre lourd : après aides, un locataire modeste du parc privé consacre encore plus de quatre euros sur dix à se loger. Pour un propriétaire ayant fini de rembourser, la même mesure donne 10,7 % [4] : c’est le même pays, et ce sont deux vies différentes. Ce sont aussi, souvent, les mêmes ménages que ceux dont le salaire est en débat (voir notre dossier sur le SMIC).
Un chiffre à ne pas surinterpréter, en revanche : la France compte 3,0 millions de logements vacants, soit 7,7 % du parc, une part qui baisse depuis son sommet de 8,1 % en 2019 [3]. Sur 38,4 millions de logements, 57,4 % des ménages sont propriétaires, 22,8 % locataires du privé et 17,6 % du parc social [3].
C’est le graphique le plus utile du dossier, et il ne prouve pas ce qu’on lui fera dire. Il montre un écart réel entre zones encadrées et zones qui ne le sont pas. Il ne montre pas que l’encadrement en soit la cause : les villes qui l’adoptent sont précisément celles où le marché est le plus tendu, et elles auraient pu évoluer différemment pour d’autres raisons. C’est tout le travail de l’évaluation que d’isoler l’effet propre, et elle l’estime à 2 à 4 % hors Paris [1]. Le même tableau contient d’ailleurs une comparaison plus resserrée que celle du graphique : en petite couronne, les loyers des nouveaux baux ont progressé de 8 à 10 % dans les communes encadrées, contre 10 à 11 % dans celles qui ne le sont pas [1].
Le débat, plaidoirie contre plaidoirie
« Le dispositif marche, et ce qui lui manque c’est d’être respecté »
- L’effet sur les loyers est mesuré. L’évaluation parisienne conclut à une baisse de 5 % sur six ans, soit, sur la dernière année mesurée, 85 € par mois et par locataire, et jusqu’à 12,4 % sur les plus petites surfaces, moins de 18 m² [2]. L’évaluation gouvernementale, sur d’autres territoires, trouve 2 à 4 %, un effet qui « se renforce avec le temps » jusqu’à environ 5 % après deux ans [1].
- L’offre locative n’a pas reculé à Paris. L’Apur conclut à une « absence d’effet durable et significatif de l’encadrement des loyers sur l’offre locative parisienne entre 2018 et 2025 » [2].
- Le problème n’est pas l’outil, c’est le non-respect. Près d’une annonce parisienne sur deux dépasse le plafond [2], et plus d’un tiers des baux réellement signés [1]. Si la règle était appliquée, l’effet serait le double : −10,1 % au lieu de −5 % [2]. D’où les demandes de sanctions renforcées.
- Le contrôle produit des résultats concrets. À Paris, 2,3 millions d’euros ont été remboursés à des locataires par médiation, pour un dépassement moyen constaté de 188 € par mois [2].
« Un plafond mal ciblé, et financé pour un tiers par le contribuable »
- Un tiers de la baisse est payé par le contribuable. La mission l’écrit : « pour un euro de baisse de loyer, environ un tiers est financé par l’État » via la baisse des recettes fiscales, deux tiers par les bailleurs [1]. Le transfert total vers les locataires est estimé à environ 600 millions d’euros par an [1].
- Il profite d’abord aux locataires aisés. À Paris, le dixième le plus modeste des locataires économise 22 millions d’euros au total, le dixième le plus aisé 70 millions [1]. La mission conclut que le dispositif « profite davantage à des locataires relativement aisés à Paris », même s’il bénéficie aux ménages modestes en Seine-Saint-Denis [1].
- Hors Paris, les annonces se raréfient. La mission mesure une baisse de 10 à 14 % du flux d’annonces locatives [1]. À Paris, la durée de diffusion d’une annonce est passée d’environ 20 jours en 2015 à 30 jours après l’encadrement [1].
- Le zonage se conteste, arrêté après arrêté. Les organisations de bailleurs attaquent les arrêtés préfectoraux qui fixent les loyers de référence : celui de Paris pour 2023 a été annulé en 2025 sans rétroactivité, celui de Lyon-Villeurbanne rétroactivement en octobre 2025, jugement dont le ministre a fait appel [1]. Pour ce camp, un plafond dont la carte se rejoue au tribunal n’est pas un outil stable.
Trois idées reçues, au banc d’essai
Les deux dispositifs ont bien été annulés, mais sur la compétence, jamais sur le fond. La Cour constitutionnelle allemande a jugé le 25 mars 2021 que le Land de Berlin n’avait pas le pouvoir de légiférer sur les loyers, matière que le législateur fédéral avait déjà épuisée [6]. Le Tribunal constitutionnel espagnol a annulé la loi catalane le 10 mars 2022 au motif que les bases des obligations contractuelles relèvent de l’État [6]. Aucune des deux juridictions ne s’est prononcée sur l’efficacité du plafonnement.
Aucune évaluation ne peut trancher, et les deux françaises ne se contredisent pas : elles ne regardent pas le même territoire. À Paris, l’Apur ne trouve pas d’effet durable sur l’offre [2], et la mission gouvernementale y mesure au contraire une hausse du flux d’annonces [1]. Hors Paris, cette même mission mesure une baisse de 10 à 14 % de ce flux, mais refuse d’en conclure : « il n’est pas possible à ce stade d’évaluer si elle traduit une contraction réelle de l’offre » [1]. Les deux mesurent des annonces, pas le stock de logements réellement loués.
L’idée vient d’un travail de 2005 qui estimait qu’une large part des aides finissait en hausse de loyer. Ce résultat est aujourd’hui officiellement contesté : un rapport d’inspection d’août 2025 juge son résultat invalidé par des erreurs méthodologiques [9]. Le débat est rouvert, pas tranché : nous ne publions donc aucun chiffre de captation.
Qu’ont donné les encadrements étrangers ?
Trois expériences documentées, et une clé de lecture que propose la mission française : ce qui compte n’est pas l’existence d’un plafond, c’est son intensité. Verbatim du rapport : un encadrement « proche des loyers du marché » a « un impact relativement faible sur les mises en location », tandis qu’un encadrement « brutal ou prolongé », en creusant l’écart avec le marché, « peut progressivement réduire l’offre locative » [1].
À Berlin, ce n’était pas un plafond indexé sur les loyers locaux mais un gel, à un tarif fixe au mètre carré. Les loyers annoncés du segment réglementé ont reculé de 7 à 11 %, le nombre de logements proposés chaque semaine a été divisé par deux, et les loyers ont accéléré dans les communes voisines [10]. En Catalogne, l’encadrement de 2020 a fait baisser de 4 à 6 % les loyers effectivement signés sans que les auteurs détectent de recul de l’offre, et ils mesurent le registre exhaustif des baux, pas des annonces [8] ; d’autres équipes concluent, elles, à des signes de raréfaction [1]. À San Francisco, enfin, l’étude porte sur un encadrement qui protège les locataires déjà en place : il a réduit de 20 % leur mobilité, mais les propriétaires concernés ont retiré 15 % de leur parc du marché locatif [7]. Les deux dispositifs ne protègent donc pas les mêmes personnes, et leurs résultats ne se transposent pas tels quels.
Une revue de 92 études menées dans 36 pays résume l’état des connaissances ainsi : l’encadrement est « plutôt efficace pour faire baisser les loyers ou ralentir leur croissance », mais il produit « un large éventail d’effets indésirables » [11]. Le plus solidement établi de ces effets est la dégradation de l’entretien des logements concernés, retrouvée par toutes les études sauf une. L’effet sur la construction neuve est, lui, le plus ambigu de tous selon la même revue [11].
Si vous louez dans une zone encadrée, votre loyer de relocation est plafonné, et vous pouvez le contester. Ce n’est pas théorique : plus d’un tiers des baux signés dépassent le plafond [1], et à Paris la médiation a fait rembourser 2,3 millions d’euros, pour un dépassement moyen de 188 € par mois [2].
Si vous louez ailleurs, le débat vous concerne autrement : entre 2020 et 2024, les loyers des nouveaux baux ont progressé de 14 à 16 % dans les agglomérations non encadrées, contre 8 à 12 % là où l’encadrement s’applique, pour une inflation de 14 % [1]. Et quel que soit votre statut, vous financez le dispositif : un tiers de la baisse de loyer est supporté par l’État [1], au sein des 43,1 milliards d’aides au logement dont il paie 73,2 % [5], un ordre de grandeur à rapprocher des comptes publics (voir notre dossier sur la dette publique).
Ce que les évaluations tranchent, et ce qu’elles laissent ouvert
Établi : l’encadrement fait baisser les loyers là où il s’applique, de 2 à 4 % hors Paris selon l’évaluation gouvernementale [1], de 5 % à Paris selon l’évaluation municipale [2]. Établi aussi : le plafond est largement dépassé, plus d’un tiers des baux signés affichant un loyer supérieur [1] ; le dispositif coûte à l’État, à hauteur d’un tiers de la baisse [1] ; et il est mal ciblé dans les centres aisés, où les locataires les plus modestes en captent une part bien inférieure aux plus aisés [1]. Ce dépassement recouvre aussi bien des compléments de loyer légaux que des infractions, la source ne les distinguant pas [1]. Ces trois constats sont ceux de la mission d’évaluation [1].
Disputé : l’effet sur l’offre, et il faut être précis sur la raison. Les deux évaluations françaises ne se contredisent pas : elles ne regardent pas le même territoire. À Paris, l’Apur ne trouve pas d’effet durable [2] et la mission y mesure même une hausse du flux d’annonces [1]. Hors Paris, la mission mesure une baisse de 10 à 14 % de ce flux, mais refuse d’en conclure. Surtout, aucune des deux ne mesure le stock de logements réellement loués, et la mission le reconnaît explicitement [1]. Disputé également : la captation des aides par les loyers, dont l’étude fondatrice est officiellement remise en cause [9]. Sur ces deux points, les données décrivent le problème et laissent le choix au législateur.
En trois points
- L’encadrement fait bien baisser les loyers, mais moins que ne le disent ses partisans et plus que ne le disent ses adversaires : 2 à 4 % hors Paris, 5 % à Paris selon les deux évaluations.
- Les trois critiques les plus documentées portent sur le coût, le ciblage et le contournement : un euro de baisse sur trois payé par l’État, un ciblage qui profite davantage aux locataires aisés à Paris, un dépassement du plafond dans plus d’un tiers des baux [1].
- Sur la question qui décide de tout, celle de savoir si l’encadrement réduit l’offre de logements à louer, personne ne mesure le stock réellement loué. À Paris, aucune des deux évaluations ne voit l’offre reculer ; hors Paris, la mission voit les annonces baisser sans pouvoir dire si l’offre a suivi. C’est là que le débat reste entier.
Le mot à connaître, le « loyer de référence majoré » : le plafond légal. Il est calculé par quartier, par nombre de pièces, par époque de construction et selon que le logement est meublé ou non, à partir des loyers observés localement. Il ne fixe pas un prix : il fixe un maximum, au-dessus duquel un complément de loyer doit être justifié.
Corrections
- — Rubrique « À retenir », points 1 et 2, ainsi que le résumé du dossier affiché en page d’accueil, dans le flux RSS et dans la description de la page. Nous écrivions que l’encadrement fait baisser les loyers « de 2 à 5 % selon les territoires et les évaluations ». Cette fourchette n’existe dans aucune de nos sources : elle agrégeait deux résultats distincts, les 2 à 4 % mesurés hors Paris par la mission d’évaluation et les 5 % mesurés à Paris par l’Apur. Les deux territoires sont désormais nommés séparément. Au point 2, « un tiers du coût payé par l’État » est remplacé par « un euro de baisse sur trois payé par l’État », parce que la mission partage chaque euro de baisse de loyer, et non un coût global.
Sources
- [1] G. Chapelle et G. Fack, avec l’appui de l’IGEDD et de l’IGF, « L’encadrement des loyers : effets économiques et redistributifs », rapport de la mission d’évaluation remis au Gouvernement le 22 mai 2026, en application de l’article 140 de la loi Élan (effets sur les loyers et sur les annonces, respect du plafond, transferts, ciblage, évolution des nouveaux baux 2020-2024). Synthèse des auteurs : Notes IPP n° 125, mai 2026.
- [2] Apur (Atelier parisien d’urbanisme), « Impact de l’encadrement des loyers à Paris en 2025 », note n° 288, avril 2026, évaluation commandée par la Ville de Paris (baisse de 5 %, absence d’effet mesuré sur l’offre parisienne, part des annonces au-dessus du plafond, médiations).
- [3] INSEE, « Le parc de logements en France au 1er janvier 2025 », INSEE Focus n° 359, 17 septembre 2025 (38,4 millions de logements, statuts d’occupation, vacance).
- [4] INSEE, fiche « Logement » de France, portrait social (taux d’effort net des aides par statut d’occupation et par niveau de vie, enquête SRCV, données 2023, France métropolitaine).
- [5] SDES, Rapport du compte du logement 2024, novembre 2025 (43,1 Md€ d’aides, 1,5 % du PIB, part de l’État, répartition des aides).
- [6] Bundesverfassungsgericht, décision du 25 mars 2021 (nullité du gel des loyers berlinois pour incompétence du Land) et Tribunal Constitucional, sentencia 37/2022 du 10 mars 2022 (annulation de la loi catalane pour incompétence de la Généralité).
- [7] R. Diamond, T. McQuade et F. Qian, « The Effects of Rent Control Expansion on Tenants, Landlords, and Inequality », American Economic Review, septembre 2019 (San Francisco : mobilité −20 %, offre locative des propriétaires concernés −15 %).
- [8] J. Jofre-Monseny, R. Martínez-Mazza et M. Segú, « Effectiveness and supply effects of high-coverage rent control policies », Regional Science and Urban Economics, 2023 (Catalogne : loyers signés −4 à −6 %, pas d’effet détecté sur l’offre, registre exhaustif des baux).
- [9] J. Friggit, IGEDD, « L’effet inflationniste des aides personnelles au logement demeure à évaluer, rien ne prouve qu’il soit prononcé », rapport n° 007987-04, août 2025 (réexamen de l’étude de 2005 sur la captation des aides par les loyers, dont le résultat est jugé invalidé par des erreurs méthodologiques).
- [10] K. Hahn, K. Kholodilin, S. Waltl et M. Fongoni, « Forward to the Past : Short-Term Effects of the Rent Freeze in Berlin », DIW Discussion Paper n° 1928, 2021, publié dans Management Science en 2024 (loyers annoncés −7 à −11 %, offre hebdomadaire divisée par deux, débordement vers les communes voisines).
- [11] K. Kholodilin, « Rent control effects through the lens of empirical research », Journal of Housing Economics, 2024 (revue de 92 études dans 36 pays : efficacité sur les loyers, effets indésirables, effet le plus ambigu sur la construction neuve).
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