SMIC : faut-il l’augmenter ?
La dernière augmentation du SMIC date du 1er juin 2026 : +2,41 %, soit 1 867,02 € bruts par mois à temps plein. Elle n’a été décidée par personne : la loi l’a déclenchée toute seule. Le désaccord, lui, porte sur un autre chiffre : rapporté au salaire médian, le salaire minimum français est le plus élevé d’Europe selon les données de l’OCDE reprises par le rapport officiel. Un camp y voit un risque pour l’emploi peu qualifié, l’autre la preuve que ce sont les autres salaires qui ne suivent plus. Voici les faits, puis les deux plaidoiries.
Publié le 5 août 2026 · Chiffres vérifiés le 5 août 2026 · Toutes les sources en bas de page
Qui décide de l’augmentation du SMIC ?
Presque toujours, personne. Le code du travail prévoit deux revalorisations automatiques. Celle du 1er janvier obéit à une double règle : elle suit les prix, et elle ne peut « en aucun cas » accorder au SMIC moins de « la moitié de l’augmentation du pouvoir d’achat des salaires horaires moyens » [2]. Le SMIC est donc indexé sur les prix, mais aussi sur une part de la hausse des salaires. La seconde se déclenche en cours d’année dès que les prix ont monté d’au moins 2 % depuis la précédente [2] : c’est elle qui a joué le 1er juin 2026, les prix ayant progressé de 2,2 % sur un an en avril [1]. Aucun ministre n’a signé une décision d’augmenter : il a signé un arrêté qui constate.
Le gouvernement dispose bien d’un pouvoir discrétionnaire, le « coup de pouce » de l’article L. 3231-10, qui lui permet de relever le SMIC au-delà de l’automatique, quand il veut et du montant qu’il veut [2]. Il n’a plus servi à dépasser la formule depuis le 1er juillet 2012, où il avait ajouté 0,6 point aux 1,4 % automatiques [3]. Le relèvement de 2 % du 1er novembre 2024 n’en était pas un : le gouvernement a mobilisé ce pouvoir pour avancer de deux mois la revalorisation automatique du 1er janvier 2025, sans en changer le montant. « Ce pourcentage de 2 % résulte de l’application de la formule du calcul du SMIC », indiquait le conseil des ministres [7]. Quand un responsable politique promet d’augmenter le SMIC, c’est de ce levier-là qu’il parle : le reste se produit sans lui.
Combien gagne-t-on au SMIC en 2026 ?
Entre les deux premiers chiffres, il y a 389 € de prélèvements sociaux. C’est le brut qui fait foi : le respect du SMIC se vérifie toujours sur lui [5]. Et il se vérifie sur un salaire horaire : 12,31 € de l’heure [1]. Le montant mensuel n’existe que pour un temps plein de 35 heures, ce qui n’est pas neutre : la revalorisation touche 24,5 % des salariés à temps partiel contre 9,6 % des temps complets [4]. Ces parts se rapportent au champ de la Dares : le privé non agricole, hors apprentis, stagiaires et intérimaires, soit 19,7 des 27,2 millions de salariés du pays.
Deux précisions que presque personne ne donne. À Mayotte, le SMIC est différent et inférieur : 9,56 € de l’heure [1]. Et « être concerné par la revalorisation » ne veut pas dire « être payé au SMIC » : la Dares écrit elle-même qu’aucune source statistique ne permet d’évaluer précisément le nombre de salariés au SMIC [5]. La meilleure approche disponible, établie par l’INSEE, situe à 5,4 % des salariés du privé, soit un peu moins d’un million de personnes, ceux dont le salaire horaire global reste sous 1,05 SMIC [5].
C’est le chiffre autour duquel tourne tout le débat, et il ne dit pas ce qu’on lui fait souvent dire. Il ne signifie pas que le salaire minimum français est le plus élevé d’Europe en euros : c’est une autre comparaison, et les deux ne se déduisent pas l’une de l’autre. Il signifie qu’il est le plus proche du salaire médian du pays, c’est-à-dire que l’éventail des salaires français est, en bas, le plus resserré. La France et la Slovénie sont les deux seuls pays de l’Union à dépasser en même temps les deux seuils de référence de la directive européenne de 2022 [3]. Quatre pays, enfin, n’ont aucun salaire minimum national : le Danemark, la Suède, l’Italie et la Suisse, où les branches négocient [3].
Le débat, plaidoirie contre plaidoirie
« Le SMIC est déjà haut, et c’est l’emploi peu qualifié qui paierait »
- Le niveau français est atypique. À 62,5 % du salaire médian, la France affiche le plus haut ratio d’Europe, devant le Royaume-Uni (61,11 %) et loin devant l’Allemagne (50,55 %) [3]. Le groupe d’experts n’en tire pas une certitude mais une mise en garde, qu’il formule ainsi : « les risques pour l’emploi des travailleurs peu qualifiés augmentent lorsque le salaire minimum se rapproche très fortement du salaire médian » [3].
- Les salaires du bas se sont rapprochés de ceux du milieu. Entre 2021 et 2025, le SMIC a progressé de 17 %, le premier quartile des salaires aussi, quand les 5 % des salaires les plus élevés progressaient de 12,6 % [3]. Pour ce camp, cette compression décourage la promotion interne et la qualification.
- Le maintien de l’emploi coûte cher. Les allègements de cotisations qui accompagnent le SMIC représentent près de 75 milliards d’euros en 2024, soit environ 2,5 % du PIB [3], un ordre de grandeur à rapprocher des comptes publics (voir notre dossier sur la dette publique). Le groupe recommande d’en ramener « de manière progressive et prévisible » le point de sortie à deux SMIC, contre trois aujourd’hui [3].
- Une trappe se referme au-dessus du SMIC. Entre 1,2 et 2 SMIC, les taux marginaux effectifs d’imposition « atteignent fréquemment 75 % et peuvent dépasser 80 % », et le rapport identifie « pour la première fois » un ralentissement des salaires précisément dans cette zone [3], celle où se joue aussi la fiscalité des revenus (voir notre dossier sur l’ISF). Pour ce camp, augmenter le bas sans toucher à cette zone n’y changerait rien.
« Le SMIC n’est pas trop haut, ce sont les autres salaires qui décrochent »
- La compression a une autre cause. La CGT l’écrit dans sa contribution au rapport officiel : « Le SMIC n’est pas directement responsable de l’écrasement de la distribution des salaires », qui tient à l’« inflation exceptionnelle » et au fait que, à la différence du SMIC, les autres salaires ne sont pas indexés sur les prix [3]. Les chiffres du rapport le documentent en partie : sur 2021-2025, les salaires de base et les minima de branche ont progressé d’environ 15 %, soit à peu près l’inflation, quand le SMIC faisait 17 %, deux points d’écart en quatre ans [3].
- Le ratio n’est pas le montant. Un ratio élevé peut traduire un salaire minimum élevé comme des salaires médians faibles : ce sont deux comparaisons différentes. Pour ce camp, faire du ratio l’indicateur unique revient à traiter la faiblesse des salaires médians comme une donnée intangible.
- Le seuil de déclenchement est trop haut. Il faut aujourd’hui 2 % d’inflation pour qu’une revalorisation se déclenche en cours d’année [2]. La CGT demande de l’abaisser à 1 %, et un SMIC porté à 2 000 € bruts [3].
- Le pouvoir discrétionnaire n’est jamais utilisé dans ce sens. Aucun coup de pouce depuis 2012 : le grief est exact, et le rapport officiel le confirme [3]. Pour ce camp, l’automatique n’est pas une générosité, c’est ce qui reste quand la décision politique a disparu.
Trois idées reçues, au banc d’essai
Dans presque tous les cas. Les revalorisations de ces dernières années sont automatiques : l’article L. 3231-5 les déclenche, l’article L. 3231-8 en encadre le montant, et aucun des deux ne demande l’avis du gouvernement [2]. Depuis 2021, le mécanisme en cours d’année a joué quatre fois de lui-même [3]. La dernière décision d’augmenter le SMIC au-delà de la formule remonte à 2012 [3][7].
Les 12,4 % souvent cités désignent les salariés dont le salaire a été relevé par une revalorisation, pas ceux qui gagnent le SMIC, et ils se rapportent au champ de la Dares : le privé non agricole, hors apprentis et intérimaires [4]. Les deux mesures ne se comparent pas terme à terme, mais l’ordre de grandeur n’est pas le même : 2,2 millions de bénéficiaires d’une revalorisation en novembre 2024, contre un peu moins d’un million de salariés sous 1,05 SMIC en 2023 [5]. La différence tient aux primes, qui ne comptent pas dans l’assiette de vérification : on peut être relevé par la revalorisation et gagner plus que le SMIC.
Et surtout non tranché pour la France. Les évaluations internationales que reprend le rapport officiel divergent : en Allemagne, l’introduction du salaire minimum en 2015 « a surtout conduit à une réduction des minijobs sans impact significatif sur l’emploi total », les entreprises ayant répercuté le coût sur leurs prix ; en Espagne, la hausse de 22 % de 2019 « a provoqué des destructions d’emplois concentrées dans les entreprises les plus exposées » [3]. Aucune de nos sources ne chiffre l’effet d’une hausse du SMIC en France : nous ne le chiffrons donc pas non plus.
Le SMIC français est-il le plus élevé d’Europe ?
Tout dépend de la question posée. Rapporté au salaire médian, personne ne fait mieux, selon les données de l’OCDE reprises par le rapport : le Royaume-Uni (61,11 %) puis le Portugal (58,9 %) suivent [3]. En euros, c’est une autre comparaison, que nos sources ne permettent pas d’établir pays par pays. Les deux questions ne se répondent pas l’une par l’autre : un pays au salaire minimum élevé en euros mais aux salaires médians très élevés affiche un ratio faible.
Le cas le plus instructif est celui des quatre pays qui n’ont pas de salaire minimum national du tout : le Danemark, la Suède, l’Italie et la Suisse [3]. Les salaires planchers y sont fixés branche par branche, par la négociation collective. Ce n’est pas l’absence de plancher, c’est un autre endroit où le poser.
Si vous êtes payé au SMIC, la hausse de juin 2026 vous a rapporté 34,82 € nets par mois, à temps plein [1]. À temps partiel, elle est proportionnelle aux heures travaillées. Et le temps partiel est bien plus souvent concerné : 24,5 % de ces salariés contre 9,6 % des temps complets [4].
Si vous gagnez un peu plus, elle ne vous concerne pas directement : aucune règle n’oblige à relever les salaires au-dessus du minimum. C’est le point aveugle du débat, et il est mesuré : entre 1,2 et 2 SMIC, les taux marginaux effectifs dépassent souvent 75 %, et le rapport officiel constate pour la première fois un ralentissement des salaires dans cette zone [3]. Le salaire net médian du privé s’établit à 2 190 € par mois en 2024, en équivalent temps plein et dernier millésime disponible [6]. Il ne se compare donc pas terme à terme au SMIC de juin 2026, mais il donne l’échelle à garder en tête en lisant les deux plaidoiries.
Ce que les évaluations tranchent, et ce qu’elles laissent ouvert
Établi : le mécanisme d’indexation et son caractère automatique [2] ; l’absence de coup de pouce depuis 2012 [3] ; le ratio de 62,5 % au salaire médian, le plus élevé d’Europe selon les données de l’OCDE reprises par le rapport [3] ; la baisse de la part des salariés concernés par les revalorisations, de 17,3 % en janvier 2023 à 12,4 % en novembre 2024 [4] ; et la concentration du sujet sur certains emplois, puisque 59,2 % des bénéficiaires sont des femmes pour 45,3 % de l’emploi salarié privé non agricole, et que la restauration rapide en compte 56,3 % contre 1,2 % dans la banque et l’assurance [4].
Disputé : ce que le ratio de 62,5 % démontre. Pour le groupe d’experts, il appelle la prudence et justifie de s’en tenir à l’automatique [3] ; pour la CGT, il mesure d’abord la faiblesse des salaires médians [3]. Disputé aussi : l’effet emploi d’une hausse, dont les évaluations internationales divergent selon les pays, et l’effet sur la pauvreté, où « les résultats divergent selon les contextes » [3]. Sur ces deux points, les données décrivent le problème et laissent le choix au Parlement.
En trois points
- Le SMIC augmente presque toujours tout seul : la loi prévoit une revalorisation annuelle, calculée sur les prix et sur une part de la hausse des salaires, et une autre en cours d’année dès que les prix montent de 2 %. Le dernier coup de pouce politique date de 2012.
- Rapporté au salaire médian, il est le plus élevé d’Europe à 62,5 %, selon les données de l’OCDE reprises par le rapport officiel. Les deux camps partent de ce chiffre et en tirent des conclusions opposées : risque pour l’emploi peu qualifié d’un côté, faiblesse des autres salaires de l’autre.
- Personne ne sait chiffrer l’effet d’une hausse sur l’emploi en France. Les expériences étrangères divergent, et le rapport officiel ne tranche pas : c’est le cœur du désaccord, et il reste ouvert.
Le mot à connaître, le « ratio de Kaitz » : le salaire minimum divisé par le salaire médian du pays. Il ne mesure pas la générosité d’un pays, mais le resserrement du bas de son éventail salarial. Un même SMIC en euros donne un ratio élevé dans un pays aux salaires modestes et un ratio bas dans un pays aux salaires élevés.
Sources
- [1] Service-public.gouv.fr (DILA), « Le Smic va augmenter le 1er juin », 18 mai 2026 (revalorisation de 2,41 % ; 12,31 € bruts de l’heure, 1 867,02 € bruts et 1 477,93 € nets par mois ; SMIC de Mayotte ; arrêté du 22 mai 2026).
- [2] Légifrance, code du travail, article L. 3231-5 (revalorisation automatique dès 2 % d’inflation), article L. 3231-8 (le pouvoir d’achat du SMIC ne peut progresser de moins de la moitié de celui des salaires horaires moyens) et article L. 3231-10 (relèvement discrétionnaire, dit « coup de pouce »).
- [3] Groupe d’experts sur le SMIC, rapport 2025, Haut-commissariat à la stratégie et au plan, 25 novembre 2025 (recommandation de s’en tenir à l’automatique ; ratio de Kaitz OCDE 2024 par pays ; évolutions salariales 2021-2025 ; 75 Md€ d’allègements ; taux marginaux entre 1,2 et 2 SMIC ; évaluations allemande et espagnole ; contributions CGT et CPME en annexe).
- [4] Dares, « La revalorisation du Smic au 1er novembre 2024 », Dares Résultats n° 52, 29 octobre 2025 (2,2 millions de bénéficiaires, 12,4 % ; série 2023-2024 ; temps partiel, taille d’entreprise, femmes, branches).
- [5] Dares, « Combien de salariés sont rémunérés au Smic ? », 29 octobre 2025 (impossibilité d’une mesure exacte ; 5,4 % des salariés du privé sous 1,05 SMIC en 2023, source INSEE ; assiette de vérification du SMIC).
- [6] INSEE, « Les salaires dans le secteur privé en 2024 », INSEE Première n° 2079, 23 octobre 2025 (salaire net médian mensuel en équivalent temps plein : 2 190 €).
- [7] Secrétariat général du Gouvernement, compte rendu du conseil des ministres du 23 octobre 2024 (anticipation au 1er novembre 2024 de la revalorisation automatique du 1er janvier 2025 : « ce pourcentage de 2 % résulte de l’application de la formule du calcul du SMIC »).
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